La Panne de Prunelle - Extraits

C'était un jour de septembre 1955, vers dix heures du matin. L'un de ces jours d'été où le soleil nous fait croire que c'est le printemps.

La nouvelle avait couru très vite, dans le petit village de Soumont, plus vite que Gustave, le facteur, lorsqu'il est poursuivi par Viensici et Foulcamp, les deux chiens du père Ferdinand, le tonnelier, ce qui n'est pas peu dire .

C'était arrivé chez Patrick, le maître de chais qui se serait bien passé d'une telle émotion, après l'étonnante et douloureuse prestation de cascadeur qu'il venait de vivre dans les montagnes corses.

Il faut dire qu'un tel événement ne s'était pas produit depuis bien des lustres, même le vieux chêne du Brandou, qui apercevait la scène du haut de sa colline, n'avait que le souvenir d'une telle histoire qui lui avait été rapportée par une oie sauvage, venue se reposer d'un long périple au sud et qui la tenait elle-même d'une pie grièche, lui ayant contée en échange de quelques ragots marseillais.

C'est dire si le vieux chêne était resté sceptique, d'autant qu'il avait une sainte horreur des pies qui prenait un malin plaisir à faire tomber ses glandes alors qu'ils n'étaient pas encore murs.

Mais bref, l'événement s'était donc à nouveau produit ce jour là, alors que rien n'aurait pu faire penser qu'il serait différent des autres. La petite troupe était rassemblée, tassée serait plus exacte, aux pieds de la grande cuve, pleine de la dernière récolte de Patrick.

Dehors les villageois ne cessaient d'affluer, et déjà la petite route se remplissait des citadins venus de Lodève, sans doute alertés par Gustave, trop heureux de pouvoir enfin diffuser le scoop de sa vie. Il avait même appelé l'ORTF, le bougre.

Béatrice, l'infirmière du village, était là, dans son jean un peu large et son pull-over à pantalon, la trousse de secours à la main, prête à intervenir. Lulu aussi était présente, dégustant à l'avance quelque bonne remarque savoureuse dont il avait le secret.

Patrick contemplait le trou dans le toit de sa grange. Oh, il n'était pas bien grand, tout petit même, trente centimètres de chevron et deux ou trois tuiles suffiraient à réparer les dommages. Il s'inquiétait plus du goût que pouvait donner à son vin celle qui venait de tomber dans la cuve et qui, décidément, prenait bien du temps à en sortir.

"Je m'appelle Prunelle", les mots, amplifiés par l'écho provoqué par la cuve, atteignirent les oreilles de nos villageois avant même qu'ils ne découvrent celle qui les émit. Une touffe de cheveux noirs, hirsutes, dépassa enfin du chai, immédiatement suivie par un visage tout rond de poupée russe, dégoulinant de vin rouge, qui viendrait de traverser un cumulonimbus.

"Ben quoi, une panne de poudre d'éther, ça arrive, non ? Pas souvent mais ça arrive", dit la petite fée avec quelques difficultés d'articulation, devant la troupe ébahie.

La libellule, prénommée Ursule par Prunelle et qui lui servait de véhicule, sortit à son tour de la cuve. De mémoire de Soumontais, personne n'avait encore jamais vu une libellule voler à l'envers, quant à son regard, un strabisme sur deux yeux est déjà difficile à regarder, alors imaginez…

>